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Scrooge Chanthery, un conte de Noël, malheureusement inspiré par des faits réels et le célèbre conte de Charles Dickens

Chapitre 1 : Un paquet de copies qui disparaît et tout est dépeuplé

C'était la veille de Noël et le vieux Scrooge Chanthery était tout affairé à commencer à corriger ses copies. Il râlait, pestait, tempêtait à propos de cette tâche qu'il détestait plus il vieillissait. Avec les années, corriger des copies était devenu pour lui la pire et la plus pénible des tâches. A chaque fois qu'il s'asseyait à son bureau, qu'il en allumait la petite lumière vacillante, qu'il s'emparait d'un stylo couleur rouge sang et qu'il ouvrait un de ces sempiternels paquets de copies, un mélange de désespoir, d'amertume et de rage montait invariablement en lui, au point que, ce n'était pas l'exactitude et la justesse de ce qui était écrit qui guidait son appréciation, mais uniquement son humeur massacrante et sarcastique qui lui parcourait l'échine de bas en haut et ne trouvait le soulagement que quand il avait écrit un commentaire perfide ou mis une note exécrable.

Ce jour-là, Scrooge Chanthery était particulièrement d'humeur maussade et sombre. La raison en était simple. Pour la première fois de sa vie, pour la première fois de sa carrière, il avait perdu un paquet de copies. Un paquet entier constitué de 3 exercices complets et d'annexes réalisés avec ses secondes 211 en début de semaine. Ces annexes comportaient un exercice de calcul mental relativement facile dont le rôle était de tempérer la rudesse et la difficulté d'une évaluation ayant 3 problèmes particulièrement difficiles sur les racines carrées et les puissances. La veille, en le sortant de son sac, il l'avait posé là, ce paquet, il en était certain, au coin de son bureau, précisément en bas à droite de son clavier d'ordinateur. Et aujourd'hui, alors que chacun s'affairait et s'apprêtait pour fêter le réveillon de Noël, que des chants, des rires joyeux et des odeurs succulentes exhalaient de la cuisine, Scrooge Chanthery éructait et vitupérait dans son bureau en soulevant tout et rien, à la recherche de son paquet de copies perdues. Il allait et venait autour de son bureau tout en maugréant des commentaires énervés sur le temps perdu à chercher ses copies. Comment était-ce possible ? Qu'allait-il faire ? Que dirait-il à ses élèves ?

Il le savait, les annexes qu'il avait déjà corrigées en classe étaient bonnes : ses élèves avaient fait des efforts pour apprendre la table des carrées et des racines carrées. Les notes étaient donc excellentes et cela le contrariait un peu ! Il n'aimait pas donner des bonnes notes ! Il détestait, il haïssait donner des bonnes notes. Dans son esprit tortueux, usé et aigri, une bonne note devait être le résultat d'un effort exceptionnel et d'un travail intense que nul élève, même parmi les meilleurs, était capable d'accomplir à ses yeux. Et donc, la disparition de ces copies était finalement un bon prétexte donné à ce vieux rabat joie rabougri pour ne pas donner cette récompense, pourtant méritée par ses élèves qui, depuis le mois de septembre, suaient corps et âme à faire ses exercices démoniaques et tordus.

Alors, tout satisfait, un sourire machiavélique aux lèvres, il décida que la disparition de ces copies finalement était une bonne chose : ces élèves de 211 s'en remettraient, ils n'auraient qu'à travailler plus dur la prochaine fois.

Ce soir-là, Scrooge Chanthery avait pris un bien triste dîner perdu au fond de ses pensées macabres, n'ayant point vu les efforts de son entourage pour lui faire lâcher quelques mots.

Ayant parcouru tous ses réseaux sociaux qui lui labouraient le cerveau depuis fort longtemps et ayant passé le reste de la soirée sur son ordinateur à préparer la perfide évaluation de sa classe de 211 pour le premier jour de la rentrée, il alla se coucher fort tard alors que, las d'avoir tenté de le dérider, le reste de sa famille était parti dormir plus tôt. Alors que les brumes du sommeil l'envahissaient, sa dernière pensée avant de sombrer fut celle qui le tourmenterait toute la nuit : « Mais où donc sont passées les copies des 211 ? »

Chapitre 2 : Findus le chat des Noël passés

Ce fut d'abord une ombre noire qui se glissa dans la chambre. Elle avançait à pas feutrés et silencieux prenant appui ça et là, bondissant élégamment et en souplesse. Elle s'approcha d'abord près du petit feu qui chauffait la chambre puis glissa silencieusement vers le lit de Scrooge Chanthery. D'un coup, l'ombre sauta au cou du dormeur et celui-ci se réveilla en sursaut en proie à une frayeur aussi soudaine qu'intense.

— Findus !!!! Mais que fais-tu satané chat !!! Ne peux-tu pas laisser dormir un honnête professeur de maths qui a bien mérité de se reposer !!!

Findus lui répondit alors :

— Allons, mon maître, ne vous affligez pas pour si peu. Il est de bonne heure dans la nuit et ce soir je viens vous trouver pour vous faire un aveu. Je ....

Scrooge Chanthery, qui avait retrouvé ses esprits, l'interrompit incrédule :

— Tu parles ??? Mais .... Comment est-ce possible ? J'hallucine, j'ai de la fièvre, l'alcool me monte à l'esprit, c'est impossible !

Le petit chat, pas perturbé lui rétorqua :

— Qu'importe comment ! Y croyez-vous, ou pas, mon maître ?

Scrooge Chanthery avoua bien malgré lui :

— J'y crois, il le faut bien. Mais pourquoi viens-tu me hanter ainsi, au milieu de la nuit, tel le fantôme des Noël passés, revenu rapporter à sa victime le poids de sa faute ?

— Mon maître, il faut le confesser, dit l'animal, vous n'êtes pas le plus aimable et le plus doux des maîtres. Combien de fois ai-je eu envie de venir vous aider à corriger vos copies en me couchant sur votre bureau et en dormant sur les meilleurs écrits de vos élèves ? Si souvent, j'ai eu envie de sauter sur vos genoux pour vous réconforter alors que je vous voyais peiner à évaluer vos élèves. Quelle détresse d'assister à votre travail et de ne pouvoir vous soulager par mes ronronnements alors que nous pourrions partager ensemble la douce chaleur de votre lampe de bureau et la rudesse de votre travail !

Scrooge Chanthery, perplexe, haussa les épaules. Qu'est qu'un chat pouvait bien comprendre aux mathématiques, en quoi ce petit félin, si mignon soit-il, aurait-il pu l'aider ?

Mais Findus continua :

— Hier, alors que vous étiez parti en maugréant sur le fait qu'il vous restait encore tant de copies à corriger, pris de pitié face à votre lourde charge et souhaitant honorer celui qui, chaque jour me donne mes croquettes quotidiennes, j'ai décidé de vous aider à corriger les copies que vous aviez laissées sur votre bureau. J'ai donc sauté sur celui-ci et malheureusement, dans un geste aussi maladroit qu'involontaire, je les ai faites tombées dans la corbeille à papier située juste entre votre bureau et celui de vos enfants.

Le cœur de Scrooge Chanthery manqua un battement, son corps se raidit sous la surprise de cette révélation improbable, son visage passa d'une pâleur maladive à un rouge cramoisi que sa chevelure hirsute et blanche cacha avec peine. On aurait dit que ses yeux allaient sauter de leurs orbites, que son visage était orné de naseaux fumants prêts à exploser. Sa colère d'abord sourde, se mit à enfler comme un furoncle, se gonfla comme une outre et soudain, éclata !

— Sombre animal, gibier de potence, bête à 2 dos interrompu, linotte croisée avec un blaireau ! C'est donc toi ! Toi à qui j'ai ouvert ma maison ! Toi à qui j'ai donné gîte et couvert depuis que l'on t'a recueilli ! Toi qui passes ton temps à dormir et manger ! Toi ! Toi ! Toi !

Mais le chat lui répondit alors :

— Ne vous inquiétez pas, mon maître. Vos enfants étaient là et, dans leur gentillesse habituelle, les ont ramassées. Ils les ont alors posées sur le sofa.

Plein d'espoir, Scrooge Chanthery se leva alors et se précipita vers le sofa. Il tournoya autour tel un vautour, fondit sur chaque coussin un à un, le soulevant et en inspectant le dessous à la recherche de son si précieux paquet de copies perdues.

Au bout de quelques minutes, il dut renoncer à cette vaine quête et s'avouer à lui-même que son espoir avait été de courte durée et qu'aucuns travaux d'élèves n'étaient sur ce sofa. Le désespoir le submergea à nouveau :

— ''Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ; on m'a coupé la gorge : on m'a dérobé mes copies. Qui peut-ce être ? Que sont-elles devenues ? Où sont-elles ? Où se cachent-elles ? Que ferai-je pour les trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? Ne sont-elles point-là ? Ne sont-elles point ici ? Qui est-ce ?''

Il se retourna alors vers findus... qui s'était évaporé de la pièce, désormais vide, comme si tout ce qui venait de se passer n'était qu'un mirage ou pire l'hallucination d'un homme sénile en proie à une crise mystique.

Scrooge Chanthery, debout, perdu, désorienté et seul au milieu de sa chambre, jeta un regard ahuri tout autour de lui : avait-il rêvé ?

Chapitre 3 : Petits esprits du Noël présent

C'est donc un vieux professeur de maths perturbé et perplexe, qui retourna dans son lit. Plus les minutes passaient, plus tout cela lui semblait être une hallucination issue de son cerveau délirant et l'amenait à douter de sa santé mentale.

Néanmoins l'heure avancée dans la nuit eut raison de lui, et Scrooge Chanthery se sentit épuisé et dominé par un irrésistible besoin de dormir, puis bientôt il se trouva dans sa chambre à coucher. Alors il fit un dernier effort pour éteindre sa veilleuse, sa main se détendit, et il n'eut que le temps de rouler sur son lit avant de tomber dans un profond sommeil.

C'est le bruit d'une musique assourdissante qui brisa soudainement son repos : Mariah Carrey et son « All i want for christmas is you » sonnait à pleine puissance dans la maison. Scrooge Chanthery se réveilla donc en sursaut, partagé entre son effroi face à ce déluge musical et son désarroi face à l'heure tardive : 2h du matin !

Il se leva donc d'un bond, la rage au ventre, et se précipita en suivant le bruit assourdissant des clochettes et de cette musique électronique issue directement des années 90. Il déboula ainsi dans la chambre de ses enfants qui, bien réveillés, dansaient, sautaient et chantaient sur leurs lits au rythme effréné du tube de Noël. Sa fille avait une chaussure dans sa main et mimant un micro, chantait à pleine voix alors que son frère, plus jeune, tournoyait autour d'elle en bondissant sur le lit.

C'était bien leur chambre, il n'y avait pas le moindre doute à cet égard, mais elle avait subi une transformation surprenante. Les murs et le plafond étaient si richement décorés de guirlandes de feuillage verdoyant, qu'on eût dit un bosquet véritable dont toutes les branches reluisaient de baies cramoisies. Les feuilles lustrées du houx, du gui et du lierre reflétaient la lumière comme si l'on y avait suspendu une infinité de petits miroirs ; dans la cheminée flambait un feu magnifique. On voyait, entassés sur le plancher, pour former une sorte de trône, des bonbons, des gâteaux, des sucettes, des aunes de chocolats, des plum-pudding, des pommes vermeilles, des oranges juteuses, des poires succulentes, d'immense gâteaux des rois et des bols de chocolat fumants qui obscurcissaient la chambre de leur délicieuse et savoureuse vapeur.

Les joyeux enfants étaient superbes à voir, s'étalaient à l'aise sur ce lit; ils portaient à la main leur smartphone, la torche allumée, et l'élevèrent au-dessus de leurs têtes pour que leurs lumières viennent frapper Scrooge Chanthery, lorsque ce dernier regarda au travers de la porte entrebâillée.

— Père ! Entrez ! Venez faire la fête avec nous ! C'est Noël à présent et maintenant !

Scrooge Chanthery, désarçonné par cette scène et tellement surpris, renonça à leur passer le sermon que, quelques instants plus tôt, il avait envisagé de leur donner. Il entra, et incrédule, bégaya :

— Mais ... Mais ... que faites vous au milieu de la nuit à danser et chanter ? Ne devriez-vous pas dormir ?

Son fils lui répondit instantanément !

— Mais c'est la nuit de Noël ! Tout le monde, à cet instant, fait la fête, se regroupe en famille, mange et boit jusqu'à plus soif. Tout le monde profite de l'instant présent sans penser ni aux erreurs du passé, ni aux obstacles du futur. Tout le monde rit, danse, chante !

Sa fille plus âgée, tempéra alors les propos de son frère :

— Seuls vos élèves, avec les multiples exercices horribles que vous leurs avez infligés pour la rentrée, sont en train de travailler au lieu de partager cette fête avec leur famille. Accablés par vos sempiternels devoirs surveillés, et rongés par le souci de trouver une orientation qui satisfera leurs familles, ils ne peuvent pas profiter de cette joie de Noël tout occupés qu'ils sont à étudier en pensant à vous et vos maths! Le pire, c'est qu'ils ne vous en veulent même pas alors qu'ils auraient toutes les raisons de le faire . Mais, les pauvres, ils ne pensent qu'à Parcours sup et sont prêts à subir toutes vos ignobles tortures pour réussir leurs études et faire la fierté de leurs familles. Et tout cela, vous devriez y penser, c'est de votre faute tous ces terribles contrôles de maths !

A ces mots, Scrooge Chanthery se rappela alors de son paquet de copies perdu :

— Justement, dit-il alors d'un air suspicieux aux 2 enfants, cet après-midi, le chat a fait tomber un paquet de copies, l'avez-vous vu ?

— Bien sûr, lui répondirent les 2 jeunes, nous ne voulions pas que vous ayez des ennuis dans votre travail, elles étaient tombées, entre nos 2 bureaux, dans la corbeille à papier. Ensuite nous les avons ramassées hors de la corbeille puis posées sur notre bureau, situé à côté du vôtre.

Plein d'espoir, Scrooge Chanthery se précipita alors vers le bureau de ses enfants qui jouxtait le sien, laissant les enfants pantois au milieu de leur chambre. Sur leur bureau, il y avait un capharnaüm total, mélange de livres, de feuilles et de bazar en tout genre propre à tous les bureaux d'adolescents. Il farfouilla quelques instants et victorieux, brandit à bout de bras, le paquet de devoirs tant recherché. Aussitôt il l'ouvrit et après quelques secondes constata, avec amertume, qu'il manquait les annexes de calcul mental ! Il n'avait en main que les trois exercices difficiles...A cet instant, son cœur de pierre se réjouit à l'idée des mauvaises notes qu'ils allaient donner à ses 211.

Mais c'était la nuit de Noël et un léger sentiment de doute et de culpabilité naquit en lui, il se dit que ce n'était pas très juste pour ses élèves. Les reproches de sa fille résonnaient en lui et il décida de retourner voir ses enfants pour leur demander où étaient passées ces annexes de calcul mental qui permettraient à ses élèves de ne pas sombrer dans les profondeurs de leurs moyennes semestrielles de maths.

Quand il arriva dans la chambre, tout était noir et sombre. Les 2 enfants dormaient profondément, seuls leurs 2 souffles réguliers brisaient le silence glacial de la pièce. Mariah Carrey et son exubérante chanson s'étaient tues et, plongée dans l'obscurité, on ne distinguait plus rien dans la mansarde.

A nouveau Scrooge Chanthery, s'interrogea : que se passait il ? Etaient ce les signes précurseurs d'une attaque cérébrale qui le rendait confus ? Perdait-il les pédales ? Avait-il encore halluciné cette scène joyeuse ?

Chapitre 4 : Le fantôme

Hébété, il retourna vers sa chambre, se coucha, remonta sa couverture bien haut, jusque sous sa barbe grisonnante. Ou peut-être, mit-il la couverture sur sa barbe, il n'arrivait pas à se décider. La couverture sur sa barbe ? Sous sa barbe ? Il n'arrivait pas à choisir la bonne position pour entrer dans ce sommeil réparateur qu'il appelait de ses vœux. Il s'agitait ainsi dans son lit, se tournant et se retournant sans fin, maugréant, vitupérant contre l'insomnie qui s'annonçait. Tout cela en était trop pour son esprit qui, perturbé par les événements de ces dernières heures, refusait de trouver l'apaisement au sein de cette chambre sombre et obscure.

A ce moment, une main se plaqua sur lui. Sombre et menaçante, elle se posa sur sa poitrine, lui intimant en un seul geste de cesser de bouger et de se calmer. A côté de lui, debout se tenait une silhouette silencieuse tout habillée de blanc. Elle approchait d'un pas lent, grave et silencieux. Quand elle fut arrivée près de Scrooge Chanthery, celui-ci trembla, car cet esprit semblait répandre autour de lui, dans l'air qu'il traversait, une terreur sombre et mystérieuse. Une longue robe blanche l'enveloppait tout entier et cachait sa tête, son visage, sa forme, ne laissant rien voir qu'une de ses mains étendues, sans quoi il eut été très difficile de détacher cette figure des ombres de la nuit, et de la distinguer de l'obscurité complète dont elle était environnée.

Quand Scrooge vint se placer à ses côtés, il reconnut que le spectre était d'une taille moyenne et majestueuse, et que sa mystérieuse présence le remplissait d'une crainte solennelle. Mais il n'en sut pas davantage, car l'esprit ne prononçait pas une parole et ne faisait aucun mouvement.

— « Suis-je en présence du spectre de Noël à venir ? » dit Scrooge Chanthery

L'esprit ne répondit rien, mais continua de tenir la main tendue en avant.

— « Vous allez me montrer les ombres des choses qui ne sont pas arrivées encore et qui arriveront dans la suite des temps, poursuivit Scrooge Chanthery. N'est-ce pas, esprit ? »

La partie supérieure de la robe du fantôme se contracta un instant par le rapprochement de ses plis, comme si le spectre avait incliné la tête. Ce fut la seule réponse qu'il obtint.

Quoique habitué déjà au commerce des esprits, Scrooge Chanthery éprouvait une telle frayeur en présence de ce spectre silencieux, que ses jambes tremblaient sous lui et qu'il se sentit à peine la force de se tenir debout, quand il se prépara à le suivre. L'esprit s'arrêta un moment, comme s'il eût remarqué son trouble et qu'il eût voulu lui donner le temps de se remettre.

Mais Scrooge Chanthery n'en fut que plus agité ; un frisson de terreur vague parcourait tous ses membres, quand il venait à songer que derrière ce sombre linceul des yeux de fantôme étaient attentivement fixés sur lui, et que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait voir qu'une main de spectre et une grande masse noirâtre.

« Esprit de l'avenir ! s'écria-t-il ; je vous redoute, plus qu'aucun des spectres que j'aie encore vus ! Mais, parce que je sais que vous vous proposez mon bien, et parce que j'espère vivre de manière à être un tout autre homme que je n'étais, je suis prêt à vous accompagner avec un cœur reconnaissant. Ne me parlerez-vous pas ? »

Point de réponse. La main seule était toujours tendue droit devant eux.

« Guidez-moi ! dit Scrooge, guidez-moi ! La nuit avance rapidement ; c'est un temps précieux pour moi, je le sais. Esprit, guidez-moi. »

Le fantôme s'éloigna de la même manière qu'il était venu. Scrooge le suivit dans l'ombre de sa robe, et il lui sembla que cette ombre la soulevait et l'emportait avec elle.

A partir de la chambre, ils parcoururent un chemin sinueux dans la maison pour arriver au bureau de Scrooge Chanthery. A cet endroit, les yeux encore embrumés, Scrooge Chanthery vit l'ombre commencer à se mouvoir dans un ballet hypnotique, soulevant et rangeant tout sur son passage avec une grande méticulosité. L'ombre trouva des livres, les posa sur leurs étagères, ramassa ça et là moult objets qui traînaient dans la pièce obscure et les rangeait à leurs places. Elle ordonna les bureaux, mettant stylos et gommes dans des pots, faisant des cahiers et feuilles éparses, des piles bien droites. L'ombre s'affairait ainsi devant notre pauvre professeur qui n'en croyait pas ses yeux... et se mit soudainement à reconnaître ... son épouse adorée !

Il eut alors une révélation fracassante : Dans la confusion de cette nuit étrange mêlée à ses sens perturbés par les derniers événements, il n'avait pas reconnu en le spectre, sa femme, somnambule, et qui, sans doute dérangée par son mari agité, s'était levée dans une de ses crises qui la faisait aller et venir dans la maison comme si elle était réveillée.

Avec précaution, il s'approcha d'elle à pas feutré pour ne pas la brusquer car plus que tout, avant même son travail, avant même ses éternelles copies, Scrooge Chanthery aimait sa femme au-delà de tout et ne voulait pas lui faire de mal. Certes, emporté par ses activités professionnelles, il la négligeait parfois et n'était pas l'époux aussi attentif qu'il devrait l'être, mais il avait conscience de tout ce qu'elle réalisait dans leur foyer et de son indispensable aide qu'elle lui apportait dans sa vie.

En douceur, il la prit chastement par la main. Ce contact lent et tendre suffit à sa femme pour recouvrait la réalité et, quoique perturbée, elle se réveilla, scrutant tout autour d'elle pour comprendre ce qui se passait.

— Mais que faisons-nous dans ton bureau ? lui demanda t'elle interloquée

Amusé, Scrooge Chanthery lui répondit avec une légère malice :

— Visiblement, tu ranges au milieu de la nuit de Noël !

— Pas étonnant, lui dit elle avec un reproche dans la voix, ton bureau est un tel bazar ! Heureusement que j'y viens régulièrement pour tout ranger. Tu devrais apprendre à 50 ans passés, à ranger et vider ta corbeille à papier toi-même ! Pas plus tard que cet après midi, j'ai dû le faire pour toi car elle débordait de papiers.

A ces mots, Scrooge Chanthery comprit avec horreur: poussées par le chat, les annexes de ses 211 étaient tombées avec ses copies dans la corbeille. Ces dernières avaient été ramassées par ses enfants, mais ils n'avaient pas vu le petit paquet d'annexes qui, elles avaient été vidées au container à poubelles du quartier par son épouse si consciencieuse de son bien-être.

Horrifié, en pantoufles et ayant enfilé précipitamment une robe de chambre carmin, il sortit hors de la maison, remonta l'allée en direction du local à poubelles du quartier. Arrivé sur place, avec frénésie, il sortit un à un les sacs d'ordures puantes et dégoutantes, les ouvrit avec l'énergie du désespoir, plongeant ses mains au milieu des immondices à la recherche de ses annexes. Il ouvrit ainsi, un à un, les bacs jaunes, les inspecta, les fouilla tel un forcené. Un voisin qui aurait regardé par là à ce moment aurait vu ce pauvre Scrooge Chanthery tel un clochard en train d'éventrer des sacs à la recherche d'un éventuel déchet qui aurait pu lui être utile.

N'ayant rien trouvé dans les bacs jaunes, il se dirigea vers les bacs noirs, les pires, ce qui contenaient les ordures les plus puantes et les plus moisies.

Il les ouvrit espérant une aide divine.... Et le miracle n'eut pas lieu.

Rien ! Vide ! Le camion poubelle avait dû passer plus tôt et Scrooge Chanthery dû admettre que sa quête s'achevait là, au milieu de la nuit.

Sa femme telle un fantôme se tenait à ses côtés, immobile, sombre. Quand Scrooge sortit de sa rêverie, il s'imagina, au mouvement de la main et d'après sa position vis-à-vis de lui, que ses yeux le regardaient fixement. Le prenait elle pour un fou ? un dément obsédé par ses copies ?

Cette pensée le fit frissonner de la tête aux pieds.

Scrooge Chanthery jeta les yeux sur son épouse, consternée, dont la main fatale, lui montrait les poubelles éventrées répandues dans la rue.

— Tu as raison, dit-il, je suis ridicule et pitoyable. Je le vois maintenant, je suis devenu un homme froid, calculateur et sans pitié, s'écria-t-il en se cramponnant à sa robe de chambre, écoute-moi! Je ne suis plus l'homme que j'étais, je ne serai plus l'homme que j'aurais été si je n'avais pas eu le bonheur de vivre cette nuit si particulière

Pour la première fois, sa femme parut faire un mouvement. Il acheva :

— Je peux encore tout changer ! En quittant cet endroit, je n'oublierai pas la leçon qu'il me donne, crois-moi. Partons ! J'honorerai Noël au fond de mon cœur, et je m'efforcerai d'en conserver le culte toute l'année. Je vivrai dans le passé, le présent et l'avenir ; les trois esprits ne me quitteront plus, car je ne veux pas oublier leurs leçons.

Dans son angoisse, il saisit la main de son épouse et voulut alors dans un élan de tendresse lui donner une puissante étreinte. Levant les mains dans une dernière prière, Scrooge Chanthery aperçut une altération dans la robe de nuit de son épouse , qui diminua de taille, s'affaissa sur elle-même et se transforma ...en colonne de lit.

Chapitre 5 Conclusion

C'était une colonne de lit. Oui, et de son lit encore et dans sa chambre bien mieux. Le lendemain lui appartenait pour s'amender et réformer sa vie ! « Je veux vivre dans le passé ; le présent et l'avenir ! répéta Scrooge Chanthery en sautant au bas du lit. Les leçons des trois esprits demeureront gravées dans ma mémoire. Il était si animé, si échauffé par de bonnes résolutions, que sa voix brisée répondait à peine au sentiment qui l'inspirait.

— Je ne sais pas ce que je fais ! s'écria-t-il riant et pleurant à la fois. Je suis léger comme une plume ; je suis heureux comme un ange, gai comme un écolier, étourdi comme un homme ivre.

Dans son euphorie, il décida que c'en était fini de cette histoire de copies perdues, puisque le sort en avait décidé ainsi, tous ses élèves auraient la note maximale pour leur travail sur le calcul mental !

Il sortit de sa chambre, courut dans le salon. Son chat Findus paressait près de l'âtre, ses enfants jouaient sur la table du salon et son épouse lisait un livre. Il les embrassa tous, tour à tour si bien qu'ils furent un peu étourdis par tant de tendresse de la part de ce vieux grincheux

Ce dernier se tourna alors vers eux :

— Un joyeux Noël à tout le monde ! Une bonne, une heureuse année à tous ! Prenez soin de tous ceux que vous aimez et profitez de ces temps de paix et de bonheur ! Bonnes vacances !

Ho ! Ho ! Ho ! ! »

Ce conte est inspiré de faits réels, malheureusement arrivés à votre professeur de mathématiques qui est navré d'avoir ainsi perdu vos copies suite à l'action conjointe et totalement véridique de son chat, de ses enfants et de son épouse adorée associés à une corbeille à papier bien mal placée et d'un local à poubelle puant.

A la rentrée en 2024.

S.C